Serge Casoetto : écrivain, lecteur, auteur conseil

Yoyo raconte...


Il était une fois à Costebelle

 

 

IL ETAIT UNE FOIS A COSTEBELLE...

« Les trois oliviers de mon jardin »

 

          Dans le rectangle de ma fenêtre composée de six carreaux semblables, au gré du vent, au gré des vents, se balancent dans le ciel, les branches et les milliers de feuilles des trois Oliviers de mon jardin.

          Captivée, je les regarde aller et venir dans le ciel.
Ils ont bien du mérite les Oliviers de mon jardin. Ils ont, m’a-t-on dit sept cent ans. 700 ans ! Imaginez un peu … 700 ans ! Ils ont peut être été plantés sous Philippe IV  « Le Bel ». Mais, tout petits, déjà secoués par le mistral, ils s’en moquaient bien de Philippe IV « Le Bel », et aussi très sûrement des Templiers brulés vifs à Paris et des Capétiens et des Valois. Ils étaient là tous les trois, presque côte à côte. Ils devaient se parler. Ils ont grandi ensemble. Ils ont dû se serrer les uns contre les autres quand soufflait la tempête. Autour d’eux le plateau de Costebelle s’étirait. Je suis sûre que des dizaines et des dizaines d’oliviers poussaient là, sur ce plateau. Il y en a encore quelques uns qui vivent, par miracle, échappés à la hache et au déracinement.

          D’étranges liens se sont créés entre nous. Il y a déjà 70 ans que nous nous regardons.

          Ils ont toujours quelque chose à me raconter. Pensez, ils sont là depuis si longtemps, que je me demande, quelquefois, s’ils ne radotent pas un peu. Pourtant, malgré leur grand âge, ils sont là, dans les carreaux de ma fenêtre, fiers et immenses, ils écrivent dans le ciel, avec leurs hautes branches, des histoires fabuleuses. J’essaie de les déchiffrer mais la communication est difficile. 

          Pourtant quelquefois nous arrivons à nous comprendre. Ainsi, je sais, que lorsqu’ils furent plantés  Costebelle était presque inhabité. Des collines verdoyantes encerclaient le plateau. Quelques très rares vieilles maisons se chuchotaient les nuits d’hiver, d’étranges histoires. Elles disaient (et mes trois Oliviers les ont entendues) qu’il y a bien longtemps, 2000 ans et plus, vivaient sur cette terre de Costebelle des gens venus d’ailleurs, de très loin, des Grecs ! Ils ont construits des maisons, des palais peut-être. Ils ont cultivé la terre. Ils vénéraient les forêts alentour et  élevaient  sûrement des statues.

          Ah ce n’est pas eux qui auraient coupé un arbre ! Ils vivaient heureux, enfin c’est ce que les trois Oliviers de mon jardin m’ont raconté. Et puis un jour, Patatras ! Les grecs s’en furent ou moururent ou furent chassés par des romains venus d’un pays  voisin.

          Alors, ceux-là s’installaient ! Les Oliviers de mon jardin ne les ont pas connus, mais ils m’ont raconté ce que les vieux arbres des collines alentour n’ont cessé de leur rabattre les oreilles.
Oui, ils s’installèrent, construisirent des « villas », des oppidums, et le plateau de Costebelle devint romain. Encore maintenant, 2000 ans après, si vous grattez la terre, enfin si vous creusez c’est encore mieux, vous découvrirez des tombes, des ruines, des thermes, des puits. Costebelle est truffé de reliques laissées par le passage des Romains. Mais qui s’en soucie aujourd’hui ?
 

          Mes Oliviers, effrayés, ne savent plus où donner de la tête. Pensez, lorsqu’ils étaient petits, bien sûr, des Romains…on en  voyait  plus. Tant et tant d’années ont passé, mais il flottait parait-il dans l’air de Costebelle un vague parfum d’autrefois que tout le monde respectait.
 

          Mes trois Oliviers, un jour de mistral, où ils ondulaient furieusement sous le vent, m’ont raconté combien Costebelle était merveilleux, il y a 700 ans. Bien sûr, ils étaient bien jeunes, mais les jours d’enfance heureuse qui ne s’en souvient pas ?

          Costebelle était fabuleux sur ces terres à peine habitées, les vignes s’étendaient là où il y a maintenant un vélodrome. Les raisins mûrissaient au soleil. …

          Mes trois oliviers m’ont raconté, que quelquefois, par les journées de fin d’été, ils entendent encore les voix, les rires et les champs des vendangeurs. Je vous assure qu’ils m’en ont tellement parlé que moi aussi certains jours je les entends aussi. Vous vous rendez compte de notre connivence … Je suis si heureuse d’avoir trois vieux oliviers dans mon jardin…

          Je pense bien que quelquefois les temps se chevauchent pour eux. Ils sont si vieux et pourtant, je voudrais que vous les voyez, ils sont droits et fiers, ils sont heureux de l’ombre qu’ils nous donnent par les chaudes journées d’été. Ils sont pleins de sagesse, de beauté et de souvenirs. Certains matins, ils me parlent d’une vieille reine d’Angleterre qui hantait les bois de Costebelle. Mais ils m’avouent ne plus savoir très bien s’ il y a 500 ans ou seulement 150 ans. Alors je les rassure, non, il n’y a pas 500 ans, mais c’est vrai qu’une reine passait des vacances tranquilles sous les pins de Costebelle. Ils me racontèrent un soir de printemps qu’ils se souvenaient lorsque l’on avait bâti les grands hôtels qui couronnaient les collines. Ils ont même assisté de loin à leur disparition. Ils me dirent l’autre jour (et leur voix et leur branches et leur feuillage semblaient pleurer de désespoir) qu’ils avaient le malheur de vivre trop vieux, car ils se souvenaient de tout, même si quelquefois ils perdaient la notion des temps écoulés. Ils me racontèrent que lorsqu’ils venaient d’être plantés, on avait construit une chapelle au sommet d’une colline… Et même que les cloches de cette chapelle aujourd’hui disparue résonne encore pour eux. Imaginez cela, trois vieux arbres, plantés là dans mon jardin il y a 700 ans, qui se souviennent, se souviennent … se souviennent.

          Je les regarde, je les regarde… J’essaie de consoler les trois oliviers de mon jardin, mais quelquefois, c’est eux qui me réconfortent. Bien sûr, je n’ai pas 700 ans et je ne les aurais jamais, mais les ans, les choses, les souvenirs sont aussi dans ma mémoire et c’est ainsi que quelquefois, nous sommes tellement émus par des souvenirs communs que les larmes coulent de mes yeux et eux ne sachant pas pleurer, deviennent soudain si immobiles que plus une seule de leurs milliers de feuilles ne frémit.


          Ce sont des moments  magiques.
Songez, un seul instant à mes trois vieux arbres. Ils ont vécu tant d’années unis, semblables. Un soir, ils me dirent comment la vieille chapelle a disparu.
Les allemands, c’était pendant la guerre, se virent soudain perdus. Les alliés débarquaient en Provence, c’était en août 1944, mes 3 oliviers avaient 650 ans. Ils m’ont expliqué que lorsque les allemands firent sauter la vieille chapelle, ils n’en crurent pas leurs oreilles. Tout a tremblé à Costebelle, la Bonne Vierge est tombée du sommet du clocher. Elle est toujours là, droite et toute blanche, regardant d’un œil plein de bonté Hyères qui s’étend à ses pieds.

          Après ce coup de tonnerre, d’abord :
Les allemands commencèrent a regarder vers le nord, ils prirent les jambes à leur cou et peu à peu disparurent à l’horizon. Hyères et notre Costebelle furent libérés de leur occupation…

          Et alors… alors… les trois vieux arbres de mon jardin se mirent à parler tous  à la fois.

          Il me fut très difficile de déchiffrer leurs commentaires. Enfin avec beaucoup de peine et aussi avec mes souvenirs, nous sommes arrivés à nous comprendre. Ils agitaient leurs feuilles avec une telle exubérance que j’ai cru, un moment, qu’ils applaudissaient, applaudissaient, c’est tout juste si « la Marseillaise » n’éclatait pas dans leurs branches folles ;

          Et moi, je riais, je pleurais, je tremblais d’un de ces bonheurs fous que seuls, ceux qui « les » ont vu partir, ont ressenti.
 

          Bon, à nous 4 (mes trois arbres et moi-même) nous nous sommes un peu calmés, et, dans la paix d’un soir d’été, alors que le soleil se couchait derrière le Mont des Oiseaux, nous avons devisé comme de vieux amis qui en ont tellement vu dans leur vie ( eux sûrement plus que moi, pensez-donc 700 ans !) qu’ils en sont tout essoufflés.

          Oui, oui, oui, il n’y a pas eu que les Grecs et les Romains et les Celtes aussi sans doute qui occupèrent Costebelle, mais tout près de nous, là, il y a quelques dizaines d’années, les Italiens d’abord puis les Allemands s’installèrent sous les branches des trois oliviers de mon jardin.

          Ils y firent bombance, chantèrent beaucoup, burent encore plus, mais surtout, surtout, les trois vieux oliviers tremblaient encore en me racontant cela.

          Par un après midi ineffable, je ne sais trop ce qui leur prit, avec de grands rires et se tapant de joie sur le dos par brassées ils sortirent de ma vieille maison tous mes livres, ils vidèrent toutes les étagères, les accumulèrent sous les branches chenues de mes trois oliviers …. « toute ma bibliothèque si péniblement constituée pendant tant d’années. »  Y jetèrent-ils un peu d’essence ? Je ne sais pas, mais ils craquèrent une allumette, la jetèrent  sur le monceau de livres et se mirent à chanter et à danser autour de Victor Hugo, Baudelaire, Rimbaud et tant d’autres qui brûlèrent ensemble. La fête se termina lorsqu’il ne resta plus qu’un tas de cendres sous les vieux oliviers de mon jardin. Ceux-ci pétrifiés n’osaient même plus bouger une feuille.

          C’est eux qui m’ont raconté cela. Je n’étais pas là heureusement. Mais eux, oui, les trois oliviers de mon jardin. Les flammes léchèrent leurs cimes mais ils eurent plus de chance que mes livres, ils prirent un «  coup de chaud »…Quelques feuilles brûlées tombèrent à terre comme des larmes que l’on ne peut retenir.

          Enfin si l’on veut bien revenir sur ces commentaires sans fin échangés entre trois vieux oliviers et une vieille dame qui n’en peux plus de remuer tous ses souvenirs, nous sommes bien obligés de faire des constats. Costebelle a toujours beaucoup attiré des « gens » venus d’ailleurs. Depuis les Grecs, les Romains, les Celtes et tous ceux que mes vieux arbres ont oubliés, il y a eu la dernière occupation qui dura de novembre 1942 à août 44 : Des Italiens et des Allemands, je n’en parlerai pas. Je n’étais pas à Costebelle. Quant à eux, les trois vieux oliviers de mon jardin, dressés sur leur pied géant, ils m’ont dit que durant cette période ils étaient comme des icebergs dans le Grand Nord. Repliés sur eux même, ils ont tout vu, tout entendu. Ils ont souffert mille morts mais leurs seules joies étaient que leur « vieille » amie, c'est-à-dire moi (quoique à cette époque-là, je n’étais pas si vieille que ça !) et bien moi je n’étais pas là, réfugiée au pied de mes hautes montagnes.

          Lorsque la guerre prit fin, lorsque la paix revint sur les champs, les collines, les villes et les hautes montagnes, nous sommes revenus à Costebelle. Notre vieille maison (plus de 100 ans) était toujours là, à demi en ruines, dévastée, les volets battants de l’aile contre les murs. Elle était l’ombre d’elle-même mais elle tenait debout comme les trois vieux oliviers de mon jardin.

          Ceux-ci à notre retour faillirent mourir de joie. Ils redevinrent eux-même. Et lentement, doucement, la vie reprit son cours. Quelle étrange osmose se passe entre ces trois vieux arbres et cette vieille maison ? je ne saurai le dire. Il se passe là quelque chose de mystérieux, venant du fond des âges que seuls les gens un peu fous ressentent. Je suis probablement un peu folle. Est-ce tellement normal de converser avec des arbres ? Je ne sais pas si c’est normal mais lorsque je les regarde, lorsque je mets ma main sur les vieux troncs, je ressens un grand bonheur et une grande paix. Nous avons vécu tant de choses ensemble que maintenant mes trois fils, mes 7 petits enfants et mon arrière petite-fille parlent, rient, vivent sous leurs branches..et mes arbres débonnaires et paisibles répandent sur eux l’ombre bienfaisante des oliviers centenaires.

          Voilà, je pourrais m’arrêter là, ou bien plus exactement cesser tout ce bavardage avec mes arbres. Mais nous voudrions encore vous dire…Oui ! La vieille chapelle a été reconstruite. Une chapelle très moderne  et très belle s’élève à la place de l’ancienne. Nous entendons à nouveau sonner des cloches.  Cela pourrait nous rendre joyeux mais une mélancolie étrange stagne sur Costebelle, et règne en nous. Autrefois lorsque les cloches carillonnaient, c’était sur un plateau où les mimosas le disputaient aux lauriers roses, où les pins ne tremblaient pas à l’approche des tronçonneuses, où les maisons ne poussaient pas comme des champignons, où aucun immeuble ne dressait leur opulence dans les collines dévastées.

          Parce que je dois vous dire, une nouvelle race de prédateurs s’est abattue sur Costebelle. Non ! Non ! Ils ne sont ni Grecs ni Romains, ni Celtes…ni…quoique à bien y réfléchir…Brefs, ce sont les promoteurs !
 

          ls sont arrivés il y a déjà plusieurs années. Le terrain était presque vierge de constructions…quelques rares maisons, par ci par là…rien d’une invasion. Les Anglais s’étaient déjà installés il y a plusieurs décennies. Ils avaient construit des maisons…Dieu qu’elles étaient belles ! Au milieu de jardins de rêves. Elles sont toujours là superbes dans leur simplicité et au passage nous admirons le faste des fleurs croulant sur les façades …

          Bon, puisqu’hélas les promoteurs sont arrivés, regardons les Oliviers avec des yeux de 2005. Ils sont là, furètent partout, cherchant cm2 par cm2 les endroits où l’on pourrait élever des lotissements ou quelques immeubles. Ils arrivent à des conclusions radicales. Oui, si là on abat 232 arbres on pourrait sans doute créer un nouveau conglomérat de nouvelles maisons…et Hop ! C’est fait, vous n’avez pas le temps de dire ouf que les arbres sont par terre.

          A chaque arbre crucifié j’entends leur dernier cri dans les collines. Ensuite, ils s’abattent lentement dans un gémissement sourd et s’allongent désespérés sur cette terre qu’ils auront tant protégée.

          Enfin, pour ne pas vous laisser sur une triste impression, je dois vous dire, la joie au cœur, que ma bibliothèque est reconstituée. Un par un, pendant ces 50 dernières années, les livres sont revenus. Chaque fois qu’ils me voient avec des bouquins mes vieux arbres applaudissent de leurs branches démesurées. Ainsi s’effacent peu à peu les affreux souvenirs de la guerre.
Et malgré cela, de voir ce quartier paisible devenir une véritable petite métropole je me demande quelquefois plagiant un auteur célèbre et me parlant à moi-même :

«  Et Toi, mon cœur, pourquoi pleures-tu ?  »

 

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